POPULATION (GÉOGRAPHIE DE LA)

POPULATION (GÉOGRAPHIE DE LA)
POPULATION (GÉOGRAPHIE DE LA)

L’étude géographique des populations a longtemps été réduite à la description du peuplement, considérée comme une introduction à la géographie humaine. Ce n’est que depuis les années 1950 qu’elle s’est élargie à la totalité de la dimension spatiale des populations, privilégiant la dialectique qui s’établit entre la dynamique interne des groupes humains (qui obéit aux lois de la démographie) et celle des milieux où ils vivent et se reproduisent.

Ainsi conçue, la géographie de la population, ou démogéographie, relève à la fois des sciences de l’organisation de l’espace et des sciences démographiques, et toujours des deux en même temps. Sans le recours aux méthodes de la démographie, on ne saurait caractériser les populations; sans le recours aux méthodes de la géographie, et notamment à l’analyse cartographique, on ne saurait en appréhender la dimension spatiale.

Notion abstraite, la population possède cependant un caractère unique par rapport aux objets géographiques habituels, qui s’inscrivent matériellement dans l’espace. Ensemble des individus qui habitent un territoire donné, une population n’est qu’une entité statistique, définie conjointement par un découpage territorial a priori et par des critères administratifs de résidence. Or, d’une part il est toujours délicat de rattacher les individus, par essence mobiles, à un lieu donné; d’autre part, à l’inertie relative de l’ensemble dans l’espace et dans le temps s’oppose le renouvellement perpétuel des individus qui le composent, par le jeu des entrées et des sorties des territoires comme par celui des naissances et des décès.

Géographie de la population ou des populations? le singulier et le pluriel distinguent davantage la manière d’aborder les questions que l’objet d’étude lui-même ou l’échelle d’observation. Dans le premier cas, on concentre l’attention sur les caractéristiques géographiques de la population d’un ensemble territorial, lequel peut être la terre entière. Dans le second, on insiste sur les différenciations démographiques entre entités géographiques. Or, jamais, dans toute l’histoire de l’humanité, celles-ci n’ont atteint l’ampleur qui oppose aujourd’hui continents et États.

1. Convergence des évolutions et diversification des populations

Il est très probable que jamais on ne retrouvera d’aussi larges intervalles entre les valeurs extrêmes des principaux indicateurs démographiques que ceux que l’on observe actuellement à travers le monde: taux de croissance (de — 0,6 p. 100 par an en Russie à + 5 p. 100 dans le Sultanat d’Oman), espérance de vie à la naissance (de 41 ans au Tchad à 79 ans au Japon), proportion d’individus de moins de 15 ans (de 16 p. 100 en Italie à 50 p. 100 en Zambie), etc.

Paradoxalement, cette diversité a pour origine un même phénomène, unique dans l’histoire de l’humanité mais très inégalement avancé à travers le monde. Il s’agit du passage obligé, mais à des moments échelonnés, du régime démographique traditionnel au régime moderne.

Les deux temps de la transition démographique

Pendant ce passage, que l’on nomme transition démographique, l’état primitif d’équilibre approximatif entre une mortalité et une natalité élevées, soumises aux seuls aléas de la nature, est rompu; la déstabilisation des comportements entraîne une croissance exceptionnellement rapide jusqu’à ce que s’établisse un nouvel état d’équilibre entre une mortalité et une natalité basses, toutes deux socialement contrôlées.

D’après la théorie la plus couramment admise, ce changement, induit par un processus global de modernisation, s’opère en deux temps. Dans une première phase, la mortalité recule grâce au développement général des sociétés (amélioration de l’alimentation, de l’hygiène, des systèmes de santé, de l’éducation...) tandis que la natalité demeure à son niveau initial. Le nombre des naissances dépasse alors très largement celui des décès, et la population s’accroît rapidement. Dans une seconde phase, les couples réduisent volontairement leur fécondité, après avoir réalisé qu’il n’est plus nécessaire de mettre au monde un grand nombre d’enfants pour assurer leur descendance. La natalité recule dès lors rapidement, tandis que la mortalité, parvenue à bas niveau, cesse de chuter. En fin de course, naissances et décès s’équilibrent à nouveau, la croissance redevient insignifiante.

Globalement, la population mondiale a franchi le point d’inflexion entre les deux phases. Son accroissement absolu a atteint le maximum historique au début de la décennie 1990, avec un surplus annuel de 92 ou 93 millions de personnes, et devrait désormais diminuer d’année en année (80 millions environ en 1997). Cette réduction, que l’on prévoyait pour le début du XXIe siècle, a été accélérée par l’entrée dans la seconde phase de la transition démographique des populations des derniers pays qui n’avaient pas encore franchi cette étape.

Elle n’est toutefois que la conséquence de la décélération du taux mondial de croissance, amorcée au milieu des années 1970 et régulière depuis: 1 p. 100 dans les années 1930, 1,5 p. 100 vers 1955, plus de 2 p. 100 au début des années 1970, 1,8 p. 100 à la fin des années 1980, guère plus de 1,5 p. 100 aujourd’hui. Le nombre des naissances étant le produit de la propension à procréer (ou fécondité) et du nombre des reproducteurs, mathématiquement déterminé par celui des naissances survenues une vingtaine d’années plus tôt, il était nécessaire que s’écoulât le temps d’une génération entre les deux temps du renversement de tendance.

Cette dynamique d’ensemble de la population mondiale n’est que la résultante d’évolutions différenciées de populations autonomes. Les pays d’Europe occidentale ont été les premiers à adopter les comportements démographiques modernes et à accomplir la totalité du cycle; les autres pays développés ont suivi. Leurs populations tendent à demeurer stationnaires, voire à décroître.

La transition a débuté plus tardivement ailleurs; les décalages de calendrier et les variations d’intensité et de durée y engendrent des combinaisons bien plus diversifiées qu’en Europe au siècle dernier. La transition s’y déroule dans tous les cas à un rythme plus rapide, qui conduit temporairement à des accélérations brutales de la croissance, d’autant plus explosives que la transition est récente et brève, mais tout autant à des ralentissements spectaculaires.

Les pays sous-développés ont ainsi perdu leur spécificité démographique. Certains ont achevé leur transition, notamment en Asie orientale: leur fécondité et leur mortalité sont devenues voisines de celles des pays développés (qui sont respectivement de 1,6 enfant par femme et de 10 p. 1 000). La plupart des autres pays suivent cette voie mais sont beaucoup moins avancés et l’accroissement naturel y est toujours rapide. Les derniers, enfin, viennent tout juste de franchir le point d’inflexion entre la première et la seconde phase de la transition démographique ou sont sur le point de le faire.

Aux deux extrémités, l’Europe offre l’exemple de populations qui ont pleinement achevé leur transition démographique tandis que l’Afrique subsaharienne offre au contraire l’exemple de populations encore engagées dans la première phase de la transition. Entre ces deux extrêmes, on trouve toute une gamme de situations intermédiaires.

Dans le premier cas, l’espérance de vie est longue mais la natalité s’est effondrée depuis le début des années 1970 (10 p. 1 000 en Italie ou en Espagne par exemple). La croissance a disparu et les effets du vieillissement, que provoque toute chute de natalité, se font déjà fortement sentir: 18 p. 100 de personnes âgées de 65 ans ou plus en Suède, 16 p. 100 de moins de 15 ans en Suisse.

Dans le second cas, la natalité demeure très élevée, encore assez proche du niveau naturel (52 p. 1 000 au Mali ou en Ouganda) et la jeunesse des populations est stupéfiante: rarement plus de 2 ou 3 p. 100 de personnes âgées de 65 ans ou plus, mais facilement 45 à 50 p. 100 de moins de 15 ans. L’une et l’autre masquent les effets de la mortalité et la croissance demeure vertigineuse.

Un monde démographiquement éclaté

S’il est probable que les populations de tous les pays convergent vers une situation semi-stationnaire de type européen, à l’instant présent, on observe, soulignons-le, une diversité inouïe de situations, sans aucun précédent historique et en totale contradiction avec les phénomènes de mondialisation et de standardisation que l’on aime décrire par ailleurs.

Dans les pays les plus développés, la mortalité infantile (moins d’1 an) est devenue insignifiante (à peine plus de 4 p. 1 000 au Japon ou en Finlande), la mortalité juvénile (1 à 15 ans), quasi nulle, et la mort survient à un âge de plus en plus avancé: en Suisse ou au Japon, la moitié des personnes décédées ont plus de 79 ans. L’espérance de vie à la naissance, bien que très longue, continue à croître, en accentuant les écarts entre hommes et femmes (74 et 82 ans en France; 76 et 83 ans au Japon), pour des raisons biologiques, mais surtout d’hygiène de vie. Ces résultats n’ont été obtenus que là où, après élimination des décès par maladies infectieuses ou parasitaires, a commencé le recul de la mortalité par maladies dégénératives (cancers, maladies cardiaques ou vasculaires), qui affectent surtout les personnes âgées. La dégradation économique et sociale et la faible efficacité des systèmes de santé des pays de l’ex-U.R.S.S. ne leur ont pas permis d’être aussi performants sur ce plan que les pays occidentaux.

Le haut niveau d’éducation des nouvelles générations, très individualistes, l’autonomie financière des jeunes femmes, qui exercent bien plus fréquemment que jadis une activité professionnelle, et une certaine libéralisation des mœurs, ont modifié en profondeur les contextes conjugaux et familiaux. La persistance d’un bas niveau de reproduction s’est déjà traduite par une diminution des effectifs des classes d’âges parvenant à l’âge de la parenté, ce qui accentue la chute de natalité. La grande longévité des populations, le rejet de la mort sur les âges ultimes de la vie interdisent tout recul significatif de la mortalité; au contraire, le vieillissement de la population tend à augmenter la fréquence des décès.

Déjà, dans un tiers des pays européens (Russie, Ukraine, Hongrie, Allemagne, Italie...), le nombre des décès excède celui des naissances. Dans le reste de l’Europe, en Amérique du Nord ou au Japon, on s’oriente à court ou moyen terme vers cette situation. Dans un tel contexte, l’immigration étrangère devient un facteur important de maintien de la croissance démographique. Certains pays y sont demeurés réceptifs comme les États-Unis, le premier foyer d’accueil du monde, ou, de manière moindre, l’Allemagne, mais la plupart estiment avoir perdu la capacité d’absorber des éléments étrangers et ont plus ou moins hermétiquement fermé leurs frontières aux immigrants.

On s’oriente progressivement vers une situation comparable à celle des pays développés dans quelques petits États ayant adopté très tôt des politiques visant à accélérer les deux phases de la transition. Si certains d’entre eux ont réussi parallèlement leur décollage économique (Singapour, Hong Kong), d’autres sont demeurés très pauvres (Sri Lanka, Île Maurice, Cuba...), mais tous ont fait porter leurs efforts sur la surveillance de la santé des mères et des enfants, le relèvement de l’âge au mariage, la diffusion des méthodes contraceptives et surtout sur l’éducation.

En Amérique du Sud (Argentine, Brésil, Chili, Uruguay...), dans les Caraïbes, en Asie du Sud ou de l’Est (Taiwan, Corée du Sud, Thaïlande, Indonésie...), bien d’autres pays se sont engagés plus spontanément, mais plus tardivement, dans la voie de la limitation volontaire des naissances, après avoir réduit fortement leur mortalité. La fécondité y est déjà inférieure à trois enfants par femme, la durée moyenne de vie supérieure à 70 ans.

Mais le grand changement à l’échelle mondiale est venu de l’adoption par la Chine, à partir des années 1960, d’une politique de plus en plus rigoureuse de planification des naissances, faisant peu de cas de la liberté des couples en matière de procréation et allant jusqu’à imposer, en ville et dans les provinces les plus densément peuplées, le modèle familial de l’enfant unique. La baisse très rapide de la fécondité (1,9 enfant par femme en 1995) de l’État le plus peuplé en dessous du seuil de remplacement des générations a eu des répercussions immédiates sur le taux de croissance de la population mondiale.

Tentée par l’exemple chinois au milieu des années 1970, l’Inde y a vite renoncé. Le contrôle des naissances y est de plus en plus vivement encouragé, mais les comportements n’évoluent qu’au rythme lent de la modernisation de la société indienne: 3,4 enfants par femme en 1995 (la fécondité moyenne des pays sous-développés), 60 ans de durée moyenne de vie. Le Bangladesh n’a suivi que tardivement et tout aussi lentement la même voie. Dans les deux pays, la persistance de la surmortalité féminine, quasiment disparue du reste du monde, témoigne de l’extrême médiocrité de la condition de la femme. Les différences régionales sont peu corrélées aux écarts de niveau de vie, mais le sont fortement à la lutte contre les archaïsmes culturels et sociaux et contre l’illettrisme.

La situation de l’Afrique du Nord, du Moyen-Orient ou du Pakistan, est paradoxale, eu égard aux attendus de la transition démographique; celle-ci paraît en quelque sorte bloquée puisque ces pays associent une fécondité très élevée (7 enfants en moyenne par femme en Irak et en Syrie) à une espérance de vie très longue. L’évolution vers la limitation volontaire des naissances, à laquelle s’oppose une culture traditionnelle qui cantonne la femme dans les fonctions domestique et maternelle paraît cependant déjà bien amorcée dans plusieurs pays (Maroc, Tunisie, Liban, Koweït...).

Enfin, la transition ne fait que commencer en Afrique subsaharienne, en dehors de l’Afrique australe où elle est plus avancée, et dans quelques États asiatiques (Cambodge, Népal, Afghanistan, Yémen...). Le développement y a été suffisant pour que s’amorce une chute durable de la mortalité mais néanmoins limitée, la mortalité infantile restant considérable (au Mozambique par exemple, la moitié des décès concerne des enfants de moins de 2 ans), tandis que stagne la durée moyenne de vie. Sous la conjonction de taux de fécondité proches du niveau naturel et d’une structure par âge éclatante de jeunesse, les taux de natalité y dépassent fréquemment 50 p. 1 000 (Europe, Russie comprise: 11 p. 1 000). Le retard économique et social, les archaïsmes et l’instabilité politique y sont des freins énormes au changement démographique. Celui-ci est plus avancé dans les villes, par lesquelles pénètre la modernisation, que dans les campagnes, où vit toujours l’immense majorité de la population.

2. Permanence et changements dans la répartition des hommes

Les modifications de l’occupation de l’espace engendrées par la transition démographique sont encore plus différenciées. Elles dépendent de l’ensemble de l’évolution du contexte géographique tout autant que du rythme de la reproduction: la répartition des hommes n’est pas le fruit de la rencontre de l’espèce humaine et d’un milieu physique, mais de civilisations et de territoires souvent depuis longtemps humanisés. Au cours des siècles, les hommes ont non seulement utilisé très différemment, sur les mêmes lieux, les multiples possibilités géographiques du moment, en fonction de leur nombre, de leur mode de vie, de leurs capacités techniques, de leur organisation politique, de leurs croyances, de leurs activités dominantes, de leurs choix économiques ou sociaux, etc., mais ils y ont construit chaque nouvelle strate de peuplement à partir des formes antérieures d’aménagement des territoires, autrement dit des héritages historiques et des niveaux de développement économique et social.

La croissance fabuleuse de la population mondiale depuis deux cents ans (1 milliard vers 1800, 2 milliards vers 1930, 3 milliards vers 1960 et 6 milliards en l’an 2000) a provoqué, quasiment partout, une densification générale du peuplement existant, son extension au détriment des derniers milieux naturels, puis sa concentration accélérée sur les régions et les lieux économiquement et socialement les plus attractifs, notamment les grands pôles urbains, la forme la plus moderne de peuplement n’étant plus la diffusion des hommes sur la totalité des territoires utilisables mais leur surconcentration. L’urbanisation, quels que soient les jugements que l’on porte sur ce phénomène, semble en effet repousser à l’infini les limites que le milieu naturel impose à l’accumulation des hommes dans les zones demeurées rurales.

Déjà plus des trois quarts des habitants des pays les plus développés et le tiers des habitants du reste du monde (17 p. 100 en 1950) sont des citadins. Il ne faut pas oublier cependant que le monde compte aujourd’hui plus de ruraux qu’il y avait d’habitants sur la Terre en 1960, ni que leurs effectifs ont doublé en quarante ans; les trois États géants d’Asie, en particulier, sont demeurés d’immenses paysanneries. Sur les cartes du peuplement, les villes semblent toujours des îlots perdus au milieu d’océans de ruralité.

La discontinuité du peuplement à l’échelle planétaire

Seule une partie de la terre – l’œkoumène – est habitée, et encore ne l’est-elle que de manière discontinue et irrégulière, trois hommes sur quatre vivant sur moins d’un dixième de la surface émergée.

À l’intérieur des continents, d’immenses déserts (les zones glacées du Grand Nord ou de la haute montagne, les zones arides subtropicales, les déserts froids continentaux d’Asie centrale et orientale, et, avec des exceptions locales, la forêt dense équatoriale) séparent des zones plus ou moins intensément occupées, selon une gradation allant d’énormes foyers de concentration de population, comme le quadrilatère Paris-Londres-Amsterdam-Ruhr, jusqu’à des formes de peuplement lâche et discontinu, comme celles des grandes plaines du centre des États-Unis ou de l’est de la Russie.

Plus de la moitié des États comptent moins de dix millions d’habitants mais les deux tiers de la population mondiale vivent dans dix États peuplés de plus de cent millions d’habitants, dont six sont situés en Asie, la Chine et l’Inde regroupant à elles seules près de quatre habitants de la terre sur dix. Les écarts de densités de population par pays (100 hab./km2 en moyenne en Europe) sont tout aussi saisissants, puisque celles-ci varient de 6 000 hab./km2 à Hong Kong à 1,5 en Mongolie. Mais les irrégularités sont tout aussi marquées à l’intérieur mêmes des grands pays: 60 p. 100 de la population de l’Indonésie vit sur 7 p. 100 du territoire, 95 p. 100 de la population de la Chine sur 25 p. 100.

Si, au niveau régional ou local, les contrastes s’accentuent partout, et souvent très vigoureusement, à l’échelle de la planète, l’inertie des grandes masses de population est par contre considérable. Un territoire densément occupé tend à le rester quoi qu’il advienne. Aussi les berceaux des grandes civilisations agraires rassemblent-ils toujours la majorité de la population de la terre, tandis que les nouveaux mondes demeurent peu peuplés. Ainsi, depuis au moins deux millénaires, à peu de choses près, un peu plus de 50 p. 100 de la population mondiale vivent dans l’Asie du Sud et de l’Est, 10 p. 100 dans le reste de l’Asie et 10 p. 100 en Europe, Russie exclue. Cette moitié de l’humanité qui vit entre l’Indus et la côte Pacifique du Japon se concentre en fait dans trois grands ensembles bien distincts:

– Près de 1,5 milliard d’habitants s’accumulent dans les régions côtières de Chine, du Japon et de Corée, autant dans des campagnes qui figurent parmi les plus densément peuplées du monde (avec plus de 500 hab./km2 dans la Grande plaine de Chine du Nord et plus de 1 000 dans les bassins et le delta du Chang Jiang ou celui de la Rivière des perles) que dans les plus grands rassemblements mondiaux d’agglomérations urbaines pluri-millionnaires comme l’ensemble T 拏ky 拏 (27 millions d’hab.) Ky 拏to- 牢saka (10 millions), l’ensemble Pékin (12 millions)-Tianjin (10 millions)..., l’ensemble Canton-Hong Kong, Shanghai (15 millions), Séoul (12 millions), etc.

– Le subcontinent indien, dont la croissance démographique est plus rapide que celle de l’ensemble précédent, compte déjà plus d’un milliard d’habitants. La moitié de sa population vit dans la plaine indo-gangétique, dont les densités sont souvent très élevées (916 hab./km2 en moyenne au Bangladesh en 1996). On n’y trouve pas d’énormes étalements urbains comparables à ceux d’Asie orientale, mais de nombreuses agglomérations y ont néanmoins déjà atteint des tailles gigantesques, comme Bombay (15 millions d’habitants), Calcutta (12 millions), Delhi (10 millions)...

– Plus fragmenté, le peuplement de l’Asie du Sud-Est (400 millions d’habitants) est fortement concentré dans les plaines et deltas d’Indochine ou sur quelques îles d’Insulinde (Java en Indonésie, Luçon aux Philippines), dominés par des métropoles géantes comme Djakarta, Manille, Bangkok ou Singapour, tandis que de vastes territoires ou d’autres îles demeurent à peine habités.

On ne trouve en Europe (580 millions d’habitants sans la Russie) ni les fabuleuses concentrations humaines ni les immensités désertes de l’Asie. Au contraire, bien que plus contrastée dans les parties méditerranéennes ou nordiques que dans le reste du continent, la répartition de la population y est la plus homogène qui soit au monde, la faible densité du peuplement des campagnes étant compensée par le semis serré des villes. Les hommes ne s’y accumulent vraiment que dans les grandes zones de peuplement industriel et urbain qui parsèment régulièrement l’Europe de l’Atlantique à l’Oural (Région parisienne, Lombardie, haute Silésie, etc.). La plus vaste d’entre elles (la plus peuplée du monde, avec 80 millions d’habitants et près de 500 hab./km2) s’étend depuis le cœur de l’Angleterre jusqu’aux bassins de la Ruhr et du Neckar, en Allemagne.

Quoique beaucoup plus desserré, le peuplement du quart nord-est des États-Unis et du sud-est du Canada (une centaine de millions d’habitants) rappelle quelque peu celui de l’Europe. Mais les villes y sont plus espacées et les densités n’y sont vraiment comparables qu’au cœur de la Mégalopolis, la vaste région urbaine dominée par l’agglomération de New York (16 millions d’habitants), qui s’étend de Boston à Philadelphie.

Le reste de l’Amérique oppose d’immenses étendues presque vides (18 hab./km2 au Brésil, 13 en Argentine) à quelques foyers de concentration comme les deux grandes agglomérations de Californie (Los Angeles: 12 millions d’habitants en 1996, San Francisco: 9), la région centrale du Mexique autour de Mexico (16 millions), la côte et le Sud-Est du Brésil (Sao Paulo 16 millions, Rio de Janeiro: 10), le Rio de la Plata (Buenos Aires: 11 millions), etc.

L’Asie est quasi déserte entre l’Oural et le Pacifique, en dehors de la bande de peuplement discontinu qui encadre le Transsibérien et de quelques vallées ou oasis grouillantes. En Asie occidentale et en Afrique du Nord, des solitudes arides enserrent des zones humides où la pression démographique peut être considérable: les plaines littorales de Turquie ou du Maghreb, le Croissant fertile, le nord de l’Iran, la vallée du Nil...

Bien que son accroissement démographique soit le plus rapide jamais observé, l’Afrique, au sud du Sahara, demeure peu peuplée (Zaïre: 18 hab./km2, Congo: 7) en dehors des plaines et des vallées du golfe de Guinée (Nigeria 111 hab./km2), des hauts plateaux et des rives des grands lacs d’Afrique orientale, et des bassins industriels d’Afrique du Sud. Quant à la population de toute l’Océanie, Australie comprise, elle n’égale même pas celle de l’agglomération de T 拏ky 拏.

La dynamique du peuplement

À l’intérieur des grandes masses de population, les différences de densité du peuplement des campagnes et surtout d’intensité et de formes d’urbanisation rythment la répartition des hommes, plus contrastée que jamais.

Pourtant, en Asie, en Europe, et en Afrique du Nord, le peuplement a longtemps été organisé selon la même logique: sous la pression démographique, l’espace utile a été occupé de manière relativement homogène en fonction des capacités agricoles des sols et des techniques des grandes civilisations agraires; sur la trame de l’habitat rural largement dominant s’est parallèlement développé un réseau de bourgs et de petites villes, centres d’organisation de la vie administrative et d’échanges commerciaux, dont le nombre et la taille dépendaient de la densité de la population et des activités des campagnes.

En Europe, on a cessé d’étendre l’espace cultivable lorsque, à la suite de la révolution agricole, on est parvenu à augmenter les rendements, c’est-à-dire à produire plus de nourriture sur moins de surface et avec moins de main-d’œuvre. Les industries et les activités tertiaires ont fourni dès lors l’essentiel des emplois et provoqué la concentration des activités et des hommes dans des villes de plus en plus grandes. Des bassins industriels ou miniers et de grandes agglomérations urbaines, capitales ou métropoles économiques régionales, sont venus se surimposer à la vieille trame de peuplement héritée des civilisations agraires. Les campagnes se sont partiellement dépeuplées; les villes ont fini par absorber l’essentiel de la population (75 à 90 p. 100 en Europe du Nord-Ouest) et une nouvelle hiérarchie territoriale s’est établie, fondée sur la vie de relations et les services.

Ailleurs, la transformation économique a été beaucoup plus tardive et beaucoup moins profonde; elle a permis l’expansion de villes gigantesques mais n’a pas empêché la poursuite de l’accumulation des hommes dans des campagnes déjà très peuplées. La gamme des situations existantes varie à l’infini. On rencontre ainsi des situations extrêmes, par exemple dans la plaine de Chine du Nord ou dans la plaine indo-gangétique, où les densités rurales, toujours énormes (400 à 1 000 hab./km2), peuvent varier du simple au double entre les zones de céréaliculture sèche et les zones de rizières inondées. De minuscules exploitations leur donnent l’allure de gigantesques jardins, encombrés par un semis très serré de gros villages. Pas plus de 15 p. 100 de la population totale y vivent dans des villes, moins nombreuses qu’en Europe et souvent énormes dès qu’elles répondent à d’autres logiques économiques que celles qui imprègnent toujours le monde rural traditionnel.

Dans les nouveaux mondes (Amérique, Australie, Nouvelle-Zélande), on n’a pas reproduit, sauf exception locale, le système d’occupation de l’espace relativement homogène des vieilles civilisations agraires. Les campagnes ont été colonisées à partir de villes portuaires, en fonction de leurs besoins et de ceux d’une économie d’échanges à longue distance, privilégiant les nœuds de transport et les centres d’élaboration des produits. Les hommes ont dû mettre en œuvre d’immenses ressources financières et techniques pour maîtriser de gigantesques espaces à peine peuplés, et la rentabilisation des équipements a imposé une haute spécialisation et une mécanisation peu favorables à l’accumulation des hommes sur la terre agricole. Les densités rurales y sont demeurées lâches, les réseaux urbains dominés par les grandes ou très grandes villes, les territoires y ont rarement été humanisés en totalité.

En Afrique subsaharienne, en dehors de quelques foyers de concentration agricole comme les rives des Grands Lacs ou les campagnes proches des villes, l’agriculture traditionnelle, plus ou moins itinérante, est demeurée grande consommatrice d’espace: d’immenses étendues ne portent que des villages clairsemés où vivent près des trois quarts de la population (plus de 80 p. 100 en Afrique orientale).

Ce sous-continent, qui paraît si vide d’hommes, n’est pourtant déjà plus sous-peuplé eu égard à ses techniques agricoles et parvient difficilement à nourrir ses populations. L’Inde, où les campagnes sont très peuplées, a su, en revanche, étendre les surfaces irriguées et mieux satisfaire les besoins alimentaires d’une population croissante. La notion de surpopulation est donc très relative, d’autant plus que les processus de modernisation, qui ont permis l’accroissement rapide du nombre des hommes dans toutes les parties du monde, ont simultanément modifié les économies et les sociétés, et imposé la concentration des hommes et des activités dans les villes.

La concentration urbaine

Nulle part, en effet, les campagnes n’ont pu absorber indéfiniment l’accumulation des hommes générée par une croissance démographique exceptionnelle, même là où on a utilisé les possibilités du milieu naturel jusqu’à prendre le risque de catastrophes écologiques, même là où, (dans certaines régions d’Asie de l’Est ou du Sud) les densités rurales ont gonflé jusqu’à dépasser 1 000 habitants au kilomètre carré. On a partout été spontanément confronté à cette alternative: l’urbanisation sur place (grâce au développement des activités non agricoles et au gonflement des effectifs des bourgs, qui, pour un temps du moins, limitent les effets de l’exode rural, comme en Inde ou en Chine) ou l’émigration vers les grandes villes plus ou moins lointaines.

En moins de deux siècles, les villes sont partout devenues plus nombreuses et de plus en plus peuplées (75 agglomérations dépassent le million d’habitants en 1950, environ 400 aujourd’hui, 11 agglomérations de plus de 4 millions d’habitants en 1950, environ 60 aujourd’hui). Lorsque les mégalopoles présentent des signes de saturation, le relais est immédiatement assuré par des villes de dimensions plus modestes, qui tendent rapidement à devenir à leur tour des mégalopoles.

L’ascension vertigineuse des énormes agglomérations du Tiers Monde n’est que l’une des manifestations géographiques de l’ampleur et de la puissance de la croissance démographique dans la majeure partie du monde. Elle ne constitue que la partie la plus visible d’une croissance qui se porte sur toutes les strates de la hiérarchie urbaine et tend à faire de la ville la forme la plus banale de peuplement, largement majoritaire dans plusieurs régions du monde.

L’expansion démographique et spatiale des villes, et surtout des grandes villes, est spectaculaire lorsque, à l’accroissement naturel des populations urbaines, s’ajoute une immigration massive de ruraux. La Chine, par exemple, est en train de vivre le plus grand exode rural de l’histoire de l’humanité. Il fut longtemps contrecarré; la levée des interdictions, dans les années 1980, a précipité des masses de paysans vers la capitale ou vers les grandes villes des provinces côtières, en plein essor économique. Dans les pays en développement, les conditions d’accueil des immigrants ruraux sont pourtant souvent très médiocres. Ceux-ci échouent ordinairement dans les taudis des centres-villes ou les bidonvilles des périphéries. Mais l’attraction de la ville est partout considérable, car la misère et les conditions de vie sont pires en campagne et les chances de réussite individuelle moindres.

Si, dans quelques pays du Tiers Monde, notamment en Amérique latine, les taux d’urbanisation sont déjà parvenus à un tel niveau que l’évolution démographique des campagnes ne détermine plus l’accroissement global, jamais, à la différence de ce que l’on observe dans les pays européens, le mouvement de migration depuis les campagnes vers les villes n’a encore vidé de leurs habitants les zones rurales, hormis les plus marginales. Ailleurs, la fécondité des populations rurales demeure le moteur de la croissance, moteur essentiel mais non exclusif, car la vitalité des populations urbaines, bien que généralement moindre, n’est pas négligeable, loin s’en faut.

Comparativement, la répartition spatiale de la population des pays les plus développés paraît figée. Jusqu’au début des années 1970, la concentration continue des habitants dans les villes, imposée par la polarisation des activités, des échanges, des capitaux, des pouvoirs et du savoir, y avait été alimentée par l’excédent naturel de la population urbaine et une émigration rurale séculaire. Depuis, les bases du changement géographique y ont été modifiées par la disparition de l’accroissement démographique. L’on n’y redistribue plus sur les territoires, par le jeu des migrations internes, que des effectifs quasi constants (l’immigration internationale continuant à affluer presque exclusivement vers les villes et surtout vers les plus grandes d’entre elles) et on y expérimente les formes les plus achevées du processus d’urbanisation.

La ville s’y étale bien au-delà de son périmètre traditionnel, sur d’immenses franges périurbaines mal définies, tandis que s’achève la déprise humaine du rural profond. La déconcentration depuis le cœur des zones urbaines les plus denses vers leur périphérie semble elle-même devoir se ralentir, la restructuration de l’économie ayant privilégié les métropoles et favorisé le retour vers les lieux centraux, souvent réhabilités ou rénovés. Les courants migratoires dominants ne correspondent plus aux échanges entre zones rurales et urbaines, mais aux mouvements intra et inter-urbains complexes et multiformes, induits par le brassage perpétuel de population nécessaire au fonctionnement de sociétés très sophistiquées. La turbulence est énorme, mais son efficience médiocre.

Les migrations internationales

Les migrations internationales ne revêtent pas le caractère massif des migrations internes et ne concernent qu’une infime partie de la population du monde. Le nombre total d’étrangers présents dans des pays d’accueil ne doit pas dépasser de beaucoup la centaine de millions, mais les fonds qu’ils envoient à leurs familles peuvent temporairement assurer la survie de régions entières. Ces transferts servent rarement à l’investissement ou à la création d’emplois, mais ils procurent aux pays de départ des rentrées de devises contribuant à réduire leur dette extérieure.

Les États-Unis, après une cinquantaine d’années de restriction à l’immigration, sont redevenus, depuis le début des années 1960, le principal foyer d’accueil: environ un million d’immigrants par an, en provenance du monde entier mais principalement d’Amérique latine, d’Asie orientale et des Caraïbes. Le Mexique en fournit les plus gros effectifs (mais aussi ceux des clandestins), suivi par les Antilles et l’Amérique du Sud. Cela n’est pas sans effet sur la composition de la population américaine: la minorité hispanophone est en passe de devenir plus nombreuse que la minorité noire.

L’Europe occidentale est devenue terre d’immigration pour les travailleurs d’Europe méridionale et des anciens empires coloniaux (Maghrébins en France, Indiens, Jamaïcains, Nigérians au Royaume-Uni, etc.) lorsqu’il a fallu répondre aux besoins de main-d’œuvre de la période des Trente Glorieuses. Au milieu des années 1970, les besoins sont devenus différents, quantitativement avec l’arrivée des générations du baby boom sur le marché de l’emploi et la montée du chômage, et qualitativement avec la mutation technologique. Les États ont alors commencé à fermer leurs frontières, d’autant plus que la question des immigrés devenait politiquement sensible. Cela n’a pas totalement immobilisé les populations: nouveaux flux entre Europe de l’Est et de l’Ouest avant et après l’effondrement du communisme, accueil de réfugiés venant du monde entier, lente substitution d’une nouvelle immigration (plus familiale, d’origine plus lointaine et plus cosmopolite) à celle des vagues anciennes qui diminue progressivement sous l’effet des retours et des naturalisations.

Les États pétroliers du Moyen-Orient, soudainement enrichis par la flambée du prix du pétrole au début des années 1970, avaient alors pris le relais de l’Europe. Les immigrés y sont d’abord venus des pays arabes voisins puis d’Asie du Sud (Pakistan, Inde, Philippines). La chute durable, après 1982, des revenus tirés du pétrole, les problèmes politiques et religieux posés par la présence d’étrangers et enfin la guerre du Golfe en 1991, ont remis brutalement en question leur présence. Le retour à la paix n’a permis qu’une reprise limitée et plus précaire des flux.

L’émergence de nouvelles puissances industrielles en Asie de l’Est et du Sud-Est a ajouté de nouveaux courants migratoires à ceux qui reliaient traditionnellement la Corée au Japon ou la Chine à Hong Kong. Elle a donné naissance à des chaînes de substitution complexes, encore mal connues: l’émigration de Malais vers les industries à hauts salaires de Singapour est compensée, par exemple, par l’immigration de Philippins dans les plantations de Malaisie...

En Afrique noire, les puissances coloniales avaient pratiqué une politique de frontières ouvertes, aussi les migrations ont-elles conservé un caractère temporaire, fluctuant, conduisant le plus souvent des zones rurales à faible revenu de l’intérieur vers les États côtiers plus ouverts à l’économie de marché, et en particulier vers les plus prospères: Côte-d’Ivoire, Nigeria, Afrique du Sud...

L’énormité du contraste économique et social entretient ainsi à travers le monde une incessante noria et des pressions sur un certain nombre de frontières, et pas seulement sur celles qui séparent les pays les moins développés – dont les ressources croissent moins vite que le nombre des hommes – et les pays les plus développés – dont la richesse s’amplifie tandis que leurs populations stagnent.

3. Inerties et perspectives

750 hab./km2 en 1950 au Bangladesh (dans les frontières actuelles), 915 en 1995, probablement plus de 1 500 en 2025. On a du mal à imaginer qu’une telle crue n’emporte les équilibres géographiques. Ce qui est vrai dans ce cas, l’est dans bien d’autres.

Certes, l’apogée de la croissance relative, puis absolue, de la population mondiale est derrière nous; le surplus démographique devrait s’amenuiser désormais d’année en année, si on en croit la théorie de la transition démographique. Au rythme actuel de croissance, le doublement du nombre des hommes ne prendrait que quarante-cinq ans; compte tenu du ralentissement annoncé, il n’interviendra probablement pas avant le début du XXIIe siècle. La terre comptera un peu plus de 6 milliards d’habitants en l’an 2000; dans l’hypothèse moyenne des projections publiées par les Nations unies en 1997 elle en compterait 9,4 milliards en 2050.

Bien que l’évolution observée au cours des dernières années n’ait jamais démenti les tendances lourdes énoncées dans les années 1950, l’incertitude préside toujours à l’établissement des perspectives de population. Elles servent plus à définir les limites des futurs possibles qu’à prévoir l’avenir. Elles fournissent dans tous les cas une aide irremplaçable à l’interprétation des tendances: plus on projette loin, plus on creuse les écarts induits et mieux on mesure l’effet des changements survenus dans le passé proche ou prévisibles.

Comportements et structures

On associe souvent la généralisation de la limitation volontaire des naissances à la standardisation et à la mondialisation des comportements, bien qu’elle emprunte des voies autrement originales que le simple mimétisme du modèle occidental. Elle suppose toujours une information et un accès à la contraception, et une certaine émancipation des femmes en matière de contraception comme dans d’autres domaines, c’est-à-dire un changement parfois très profond des cultures, des structures familiales et communautaires, des rapports d’autorité. Aussi de telles mutations, souvent discrètes, suscitent-elles parfois des réactions violentes, qui peuvent temporairement les enrayer.

Si rien n’annonce une reprise de la fécondité dans les pays développés, du moins à court terme, s’il est peu probable que la décélération de la fécondité fléchisse dans les pays qui, en Amérique latine ou en Asie du Sud et de l’Est, sont en train d’achever leur transition démographique, la situation demeure, en revanche, confuse et incertaine en Afrique et en Asie occidentale.

Dans un certain nombre de pays subsahariens, les taux de fécondité auraient déjà chuté de 10 à 20 p. 100 depuis la fin des années 1980. Toute généralisation semble néanmoins prématurée: nulle part l’organisation de la société ne concourt autant à encourager la reproduction qu’en Afrique noire; la pénétration des nouveaux comportements dans les campagnes commence à peine; le niveau de mortalité, et en particulier de mortalité infantile (95 p. 1 000), y demeure dramatiquement élevé; sauf rares exceptions, 1 à 10 p. 100 seulement des femmes mariées y ont recours à un moyen quelconque de contraception.

Le conservatisme des attitudes en matière de reproduction paraît encore plus profond de l’Asie centrale à l’Afrique du Nord, à l’intérieur d’un monde musulman réticent à toute altération du statut traditionnel de la femme: tant dans le cas de pays largement sous-développés et très tardivement engagés dans la première phase de la transition démographique, comme l’Afghanistan ou le Yémen, que dans celui de pays arrimés à l’économie mondiale et à hauts revenus comme l’Arabie saoudite. Certes, il commence en bien des endroits à se craqueler, notamment au Maghreb, en Égypte et en Iran, mais il est difficile d’anticiper la chute de fécondité des populations de cette partie du monde.

Le calendrier du déclin de la fécondité n’est pourtant pas sans importance: en 2150, la population de la Terre se réduirait à 4,3 milliards d’individus si la fécondité mondiale descendait à 1,7 enfant par femme dès 2025, mais atteindrait 28 milliards si la fécondité s’élevait encore à 2,5 enfants par femme en 2050. Le calendrier du déclin de la mortalité ne peut davantage être négligé.

L’optimisme qui a prévalu dans les années 1980 n’est plus de mise: l’irrésistible mouvement d’allongement de la durée de vie qu’intégraient toutes les prévisions semble pouvoir être à l’avenir battu en brèche. Il l’a été dans l’Europe anciennement communiste, il l’est toujours en Russie et dans les pays chroniquement menacés de famines. Bien plus encore, l’émergence de nouvelles causes de décès fait planer d’énormes incertitudes: la diffusion du sida en Afrique a, par exemple, imposé de sérieuses révisions à la baisse des prévisions de population à moyen terme (20 millions de décès supplémentaires d’ici à 2015). Nul ne paraît plus assuré d’une progression continue de l’espérance de vie.

À court terme, les effets des changements de comportements sont largement amplifiés ou amortis par l’inertie des structures par âge. Ainsi, si l’objectif de la généralisation de la famille à deux enfants était atteint en Inde au début du XXIe siècle (ce qui suppose une réduction de plus de la moitié de la fécondité actuelle, peu vraisemblable), il faudrait encore 60 à 80 ans pour parvenir à la croissance zéro, compte tenu de la structure par âge. 36 p. 100 de la population y ayant moins de 15 ans, et ce pourcentage ne se réduisant qu’au rythme de deux points tous les dix ans, l’accroissement absolu ne pourra guère descendre en dessous de 15 millions d’habitants par an avant 2010. L’Inde pourrait donc devenir l’État le plus peuplé de la terre au milieu du XXIe siècle: environ 1,6 milliard d’habitants en 2050 si, avant vingt ans, l’indicateur conjoncturel descend en dessous de 2,1 enfants par femme, 1,4 milliard s’il descend jusqu’à 1,6 et 2 milliards s’il excède encore 2,6.

En Afrique subsaharienne, l’intensité de la reproduction, dans le passé immédiat, a accumulé un tel potentiel de jeunesse dans la composition par âge de la population (57 p. 100 de moins de 20 ans), qu’il interdit toute réduction immédiate ou même prochaine du nombre des naissances. Chaque génération féminine d’âge fécond y est en effet largement plus nombreuse que celle qui la précède: 12,1 millions de filles ou femmes âgées de 30 à 39 ans en 1995, 17,6 de 20 à 29 ans, 26,1 de 10 à 19 ans et 39,2 de 0 à 9 ans. Pour que le nombre des naissances y demeure simplement constant d’une année sur l’autre, il faudrait compenser la progression attendue des effectifs de femmes en âge de procréer par une diminution correspondante de la fécondité, c’est-à-dire de moitié en dix ans; ce qui est totalement irréaliste. Dans trente ans, si on retient simplement l’hypothèse moyenne, l’Afrique subsaharienne devrait être aussi peuplée, voire davantage, que le seront alors l’ensemble des pays aujourd’hui développés... et sa croissance n’aura aucunement pris fin.

À l’opposé, dans ces derniers pays, sous l’effet de la chute de natalité, la base des pyramides des âges des populations s’est mise automatiquement à rétrécir: la proportion des jeunes tend régulièrement à diminuer et celle des personnes âgées à augmenter. En Allemagne, en Espagne ou en Italie, on compte déjà quasiment autant de personnes âgées de 65 ans ou plus que de jeunes de moins de 15 ans (15 à 17 p. 100). Les États européens et le Japon, en particulier, n’ont pas fini de gérer socialement, politiquement et économiquement les effets d’un vieillissement qui s’accentuera jusque dans les premières décennies du XXIe siècle, avant qu’on ne parvienne à un nouvel équilibre entre générations.

Ce phénomène, qui facilite la stabilisation des effectifs de population à court terme puis accélère leur réduction à long terme, s’étendra au reste du monde au fur et à mesure que la transition démographique s’y achèvera. Mais, en attendant, d’énormes contrastes entre structures par âge vont persister à l’échelle de la planète. On pressent qu’ils pèseront très différemment sur le dynamisme économique des États et que leurs effets géopolitiques dépasseront très certainement tout ce que les modèles dont on dispose aujourd’hui permettent d’imaginer.

Projections et prévisions

Quel que soit le scénario d’évolution retenu, la population des pays les plus vieillis va très peu augmenter dans les décennies à venir, tandis que l’explosion démographique de l’ensemble des pays les plus jeunes va se poursuivre. Dans trente ans (2025), selon les Nations unies, la Terre compterait entre 7,9 et 9,1 milliards d’habitants, les pays les plus développés entre 1,3 et 1,5 milliard, les moins développés entre 6,6 et 7,6 milliards. Selon l’hypothèse médiane, l’Union européenne ne serait pas plus peuplée qu’aujourd’hui (le reste du continent amorcerait même un début de repli démographique), mais l’Amérique latine compterait deux fois plus d’habitants que l’Amérique du Nord, et l’Afrique subsaharienne (dont la croissance demeurerait supérieure à 2 p. 100 par an) deux fois plus que toute l’Europe, Russie comprise. Les populations de la Chine et de l’Inde (1,4 à 1,5 milliard d’habitants) seraient l’une et l’autre plus nombreuses que celle de l’ensemble des pays les plus développés. Seize États du Tiers Monde comprendraient plus de 100 millions d’habitants, l’Allemagne ne viendrait plus qu’au dix-neuvième rang mondial (11e en 1996) et la France au vingt-quatrième, avec respectivement 0,91 et 0,75 p. 100 de la population mondiale.

À cette date, le vieillissement des pays du Tiers Monde les plus avancés dans la transition démographique aura déjà commencé. 9,7 p. 100 de la population mondiale devraient alors être âgés de 65 ans ou plus contre 6,5 en 1995; il y aurait 8,4 p. 100 d’enfants âgés de moins de 5 ans contre 11,8 actuellement. Les générations les plus étoffées seraient celles des jeunes adultes. L’âge médian, relevé par la montée en âge des classes pleines de la fin du XXe siècle, serait 31 ans (21,5 ans en 1972), soit le niveau des pays les plus développés en 1977. Les oppositions entre populations jeunes et populations vieillies n’en seraient pas atténuées pour autant: en Afrique subsaharienne, 38 p. 100 de la population auraient encore moins de 15 ans et 3 p. 100 65 ans ou plus contre respectivement 16 et 20 p. 100 en Europe.

Ces chiffres, discutables dans le détail, anticipent les principaux changements démographiques à venir à court et moyen termes. À plus long terme, la fourchette des projections devenant trop ouverte, on doit retenir uniquement le fait que la population mondiale aura considérablement augmenté avant qu’une stabilisation ou une diminution soient possibles. Dans tous les cas, l’accroissement attendu au XXIe siècle devrait très largement dépasser celui qu’a enregistré le XXe siècle, et les différences de pression démographique à travers le monde atteindront un niveau inconnu jusqu’à présent.

Dès l’entrée dans le IIIe millénaire, plus de la moitié des habitants de la terre vivront dans des agglomérations urbaines, vingt-cinq ans plus tard, sans doute plus de 60 p. 100, ce qui suppose un triplement du nombre des citadins du Tiers Monde, voire un quadruplement de celui de l’Afrique subsaharienne, encore peu urbanisée il est vrai. Les écarts entre continents vont se réduire mais, en 2025, les taux d’urbanisation de l’Afrique ou de l’Asie devraient tout juste avoir franchi le seuil des 50 p. 100, tandis que ceux de l’Amérique ou de l’Europe devraient dépasser 85 p. 100. La carte des villes, et pas uniquement celle des grandes villes, devrait en être bouleversée, bien qu’il soit impossible d’accorder une grande foi aux prévisions de taille des différentes villes, si souvent démenties.

Non seulement ce formidable mouvement de concentration urbaine se complétera par une diffusion, à l’échelle mondiale, de formes intermédiaires entre rural et urbain, mais il n’empêchera pas la densification de nombreuses zones rurales. Les campagnes, dans les pays sous-développés, compteront vraisemblablement, en 2025, quelque 10 p. 100 d’habitants de plus qu’aujourd’hui. Les populations rurales de la Chine ou de l’Inde devraient même être plus nombreuses que la population totale de l’Europe, Russie comprise.

Hommes, milieux et régulations

Les progrès agricoles réalisés dans la majeure partie du Tiers Monde, et notamment l’accroissement des rendements et l’accélération des rotations de cultures, ont compensé les effets de l’augmentation de la population et même permis d’améliorer globalement son alimentation depuis les années 1960. L’équilibre alimentaire est néanmoins demeuré très instable d’une partie du monde à l’autre. Dans plusieurs États africains par exemple, la disproportion entre l’augmentation rapide des densités rurales et la stagnation des productions agricoles locales a entraîné des situations de dépendance que le moindre trouble peut transformer sinon en famine du moins en sous-alimentation dramatique. Cette fragilisation est auto-entretenue par la surexploitation des ressources de milieux écologiquement fragiles, comme la zone sahélienne.

La conjonction de l’explosion démographique, de famines organisées (spectaculaires ou discrètes mais toujours beaucoup plus meurtrières que les désastres agricoles d’origine climatiques) et d’affrontements armés, idéologiques ou ethniques, y provoque régulièrement l’exode de peuples entiers, cherchant refuge dans des pays voisins: l’Afghanistan, le Cambodge, et plus récemment le Rwanda puis le Zaïre, en fournissent l’illustration. Plus catastrophiques encore sont les migrations forcées à l’intérieur même des États; les populations, qui fuient les persécutions ou sont victimes de transferts massifs ne bénéficient d’aucune protection internationale, comme en Éthiopie il y a quelques années ou au Soudan aujourd’hui.

L’instabilité du monde contemporain a fait de ces migrations politiques, massives ou individuelles, une des formes les plus fréquentes de migrations internationales de la fin du XXe siècle. Aussi le nombre des réfugiés, dont plus de la moitié se trouvent aujourd’hui en Afrique, échoués pour la plupart dans des campements de fortune le long des frontières, croît-il sans cesse, bien que chaque vague tende à regagner son pays d’origine dès que les conditions de sécurité et de survie sont restaurées.

L’émigration internationale classique, concernant les travailleurs et leurs familles, qui inquiète tant les pays riches du Nord, ne soulage ceux du Sud que d’une part insignifiante de leur fardeau démographique. Elle ne prélève qu’une masse infime de population, immédiatement compensée par l’accroissement naturel.

Désormais, l’essentiel des mouvements s’opère, de toute manière, à l’intérieur des pays sous-développés, en fonction des différentiels d’activité économique, de rémunération et d’offre d’emploi entre pays. Ces migrations sont toutefois beaucoup plus instables et plus directement soumises à la conjoncture économique ou politique que celles qui se dirigent vers les pays développés. Elles prouvent cependant que le développement est une réalité dans la majeure partie du Tiers Monde, même lorsqu’il s’accompagne d’un renforcement des inégalités, de dérèglements sociaux et d’accentuation des précarités et des exclusions.

Les conditions de vie se dégradent dans d’autres régions, notamment dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, menacée par l’insuffisance chronique de sa production alimentaire. L’action sur le seul levier démographique ne saurait y porter remède puisque la croissance rapide des populations s’y combine avec une ruralité profonde, une quasi exclusivité agricole, un immobilisme social, etc. Les politiques de population les plus fructueuses se sont toujours inscrites dans des politiques de développement plus globales. Mais les pays les plus pauvres et les plus vulnérables sont souvent les moins disposés ou les moins aptes à mettre en œuvre de telles politiques.

Rien n’empêchera la multiplication annoncée du nombre des hommes. Or, une personne sur cinq souffre aujourd’hui de malnutrition, et la capacité qu’a la terre de nourrir beaucoup plus d’hommes que ce que prévoient les hypothèses de perspectives démographiques est toute théorique. Dans plusieurs parties du monde, l’urgence alimentaire ou la recherche d’un revenu élémentaire de subsistance a déjà conduit à surexploiter le milieu naturel, au-delà des capacités de reconstitution des sols, des réserves d’eau, des forêts. Partout, le mode de développement choisi entraîne l’épuisement des ressources fossiles, énergétiques ou métalliques. S’y ajoutent les effets de la pollution, combattue dans les pays les plus riches mais souvent au prix d’un transfert dans les pays pauvres. Dans cette perspective, le défi du futur immédiat sera finalement moins de limiter le nombre des hommes, que de réduire les déséquilibres entre populations et entre modes de développement.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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